Yachen Gar 4


Le lendemain de notre arrivée à Garze, nous décidons de partir avec Joannes notre compagnon finlandais à Darjay Gompa, un monastère à une trentaine de kilomètre au nord de la ville. Un moine y a ouvert une petite auberge à l'intérieur du monastère pour accueillir les étrangers (il faut une autorisation spéciales pour héberger les étrangers dans ce secteur) et cela pouvait être l'occasion d'y passer une nuit ou deux. D'autant que l’hôtel ou nous avons dormi ne m'aura pas laissé un souvenir impérissable...

Nous voilà donc partis de bonne heure, et de bonne humeur, à la recherche d'un chauffeur pouvant nous déposer à Darjay Gompa pour 10 RMB par personne. Tellement simple cette fois ci, à peine est on arrivé devant la gare routière qu'un chauffeur accepte notre itinéraire et nous entasse dans sa voiture à côté de moines. On déchante rapidement, le prix est finalement passé à 45 RMB... Hésitations, tergiversations...allez on y va quand même, on est des fous!

La voiture finie par partir et s'arrête chez le chauffeur pour récupérer des chaines à neige. Le temps à l'air dégagé mais on le remercie pour sa prudence. Ça y est il est 9h et la voiture roule, roule, roule....beaucoup trop! Vérification sur nos GPS, la voiture se dirige vers le sud de la ville et on a largement passé les 30km. En baragouinant quelques mots de tibétains et d'anglais (inutiles d'ailleurs!) on commence gentiment à s’affoler : Darjay Gompa? Darjay Gompa? Pas de réponse...Bonne réponse? Tant pis, on se dit que l'on a toute nos affaires avec nous, au pire on dormira ailleurs, ça sera peut être mieux que Garze. Il est plutôt difficile de lâcher prise dans ces conditions mais finalement tout s'explique: le prix plus élevé, les chaines...En effet, nous passons des cols enneigés à presque 5000 m d'altitude.
1h passe, 1h30, 2h...et deux contrôles d'identité plus tard, nous arrivons à destination. Il était temps, nos cerveaux commençaient alors sérieusement à cogiter.

La voiture nous dépose au bord d'un chemin. D'un côté, des tentes et des cabanes en bois, de l'autre de magnifiques stupas dorées et d'énormes moulins à prières. Dès la sortie de la voiture nous sommes encerclés par des dizaines de moines, pas un seul "civile" à l'horizon! Mais ou est ce qu'on est!

La ville ne figure sur aucun de nos GPS ni carte. Le seul bâtiment "en dur" à l'horizon est justement un hôtel ou nous décidons de poser nos bagages pour passer la nuit. Quitte à être perdu autant profiter du soleil pour une fois! Enfin, quand je dis hôtel, il n'en a vraiment que le nom. Nous n'avons d'ailleurs pas le droit de dormir tous les trois dans la même chambre, le patron nous explique que les moines trouveraient ça bizarre, et les toilettes s’apparentent à des fosses collectives au bout du couloir sans lumière. Finalement Ganze n'était pas si mal!

Dès nos premiers pas à l'extérieur, nous sommes frappés par le nombre de moines et surtout de femmes moines. Il y a bien une dizaine de touriste chinois dans l'hôtel mais nous sommes les seuls européens, ce qui nous démarque encore plus parmi toutes ces tenues rouges et oranges.
En haut de la colline, nous apercevons des centaines de cabanes en bois nichées dans le coude de la rivière et profitons d'un point de vue magnifique sur les montagnes au loin.

Nous ne l'apprendrons que plus tard, après avoir retrouvé une connexion internet pour en apprendre plus sur cette ville : nous sommes à Yachen Gar (ou Yarchen), l'un des plus grand rassemblement monastique au monde avec plus de 10 000 moines et moniales. Ce centre a été crée par Achuk Rinpoche, permettant aux femmes de suivre un enseignement bouddhiste, rare au Tibet; d'autant que les femmes sont moins bien considérées que les hommes.

L'enchevêtrement de cabanes, qui s'apparente plus à un camp de fortune, et les labyrinthes de chemins de terre forment la ville. Les nonnes vivent ici, dans des cabanes ou les murs ne sont parfois que des draps ou des couvertures. Nous ne sommes que fin septembre, mais à plus de 4000 mètres d'altitude, la fraicheur de l'hiver commence déjà à se faire sentir. Dans ces conditions difficiles, seuls quelques feux d'ordure le longs des chemins fournissent un peu de chaleur.

La presque île est interdite au moines mais nous sommes tous les trois chaleureusement accueillies par toutes ces femmes, de tout âges, qui nous saluent toutes d'un "tashi delek", "hello", ou bien juste un sourire. Je pense être la seule femme à des kilomètre à la ronde à avoir des cheveux longs, ce qui me vaut de nombreux regards insistants.

Nous traversons la cour de la salle d'enseignement, ou nous sommes cette fois littéralement submergées par toutes ces nonnes, dans un raz de marrée pourpre. Bien que toujours accueillis avec le sourire et invités à visiter les salles, nous préférons assister de loin à tout ce mouvement de foule, je pense qu'il faut savoir s'éloigner pour observer pour ne pas risquer d’offusquer qui que ce soit. Le matin même nous ne savions pas ou nous mettions les pieds!

Nous l'apprendrons plus tard mais les cours prodigués par les Lamas permettent de s'initier à la méditation. Le temps fort de cette initiation consiste en un enfermement de 100 jours, les mois les plus froids de l'hiver, dans les cabines qui parsèment la colline.

Notre arrivée imprévue ne nous aura pas préparé à cette journée : les conditions de vie de ces femmes, l’aménagement de cette ville sortie de nul part, cette atmosphère surréaliste et cette impression de faire un bon dans le passé. La surprise nous a permis de conserver un regard naïf , dans le sens ou nous ne savions absolument pas ou nous avions mis les pieds et essayions de remettre les morceaux du puzzle bout à bout. Cela a été comme une révélation sur notre statut de touristes: nous sommes seuls européens, ne pouvons communiquer avec quasiment personne et bien que presque tous les moines aient leur I-Phone avec eux, nous sommes si différents et ne savons pas ou sont les limites. Nous ne voulons pas bousculer ou déranger et restons un bon moment en retrait à se demander encore "mais ou est ce qu'on a atterri?".

La ville a pu bénéficier d'une certaine tolérance de la part du gouvernement chinois bien qu'elle ait depuis longtemps dépassé le quota d'étudiant autorisé. La ville a d'ailleurs du faire face à d'importantes destructions en 2001 et d'autres villes religieuses sont actuellement sous le coup d'arrêtés de destruction. Symbole de la précarité du lieu, la ville ne figure sur aucune carte chinoise. Tout fini toujours par s'expliquer!

Le Bouddhisme en forme de refuge
"Malgré ces conditions de vie difficiles, Yarchen continue à
attirer des femmes venues de tout le Tibet. Souvent très jeunes,
elles ont choisi de vêtir l’habit pourpre des moniales et de
quitter leurs familles pour venir ici. «Devenir nonne a été mon
propre choix, personne ne m’y a forcé...», déclare spontané
-ment Nima, avant d’ajouter avec une légère hésitation, «la vie
était un peu difficile aussi». Pudiquement, elle expliquera en
quelques mots que ses parents, commerçants, avaient des
difficultés financières.
Pour beaucoup de ces femmes, venues de milieux modestes
et n’étant allées que très peu ou pas du tout à l’école, la décision
de devenir nonne est un moyen de soulager leurs proches, un
phénomène encore accentué en cas de catastrophes. «Beaucoup
de filles de Yushu sont arrivées à Yarchen après le tremblement
de terre de l’an dernier», explique une nonne venue de cette
région. Le séisme, qui a eu lieu le 14 avril 2010 dans le district
tibétain de Yushu avait fait plus de 2000 morts et a laissé 5
millions de personnes sans abris.
Yarchen accueille également près de 200 moines et moniales
d’ethnie Han, qui ont choisi de venir étudier ici le bouddhisme tibétain.

C’est le cas de Yiling, arrivée il y a trois ans de
la province du Fujian, à plusieurs milliers de kilomètres au
sud-est. «Je ne parle pas tibétain, mais les enseignements
des lamas sont souvent traduits et certaines filles parlent aussi
le chinois», explique-t-elle. Pour ériger une cloison de fortune
à sa cabane, Yiling a employé un patchwork bariolé de vieilles
toiles de parapluies. «Je n’avais pas assez d’argent, alors j’ai
utilisé ce que j’ai trouvé», dit-elle dans un grand sourire (...)
Les nonnes de Yarchen resteront plusieurs années, peut être
même une vie entière, dans cette vallée isolée. Cette existence
de privation doit leur permettre d’atteindre l’idéal bouddhiste
de détachement du monde. C’est cette aspiration ultime qui
permet de comprendre l’arrivée en ce lieu de milliers de fidèles.
Yarchen est ouvert à tous ceux, riches ou pauvres, hommes
ou femmes, souhaitant s’engager sur le chemin difficile du
détachement du cycle infini des renaissances, afin de se séparer
de ce monde, de ses contraintes et de ses peines
"
Extrait de : Yarchen, la cité aux 7000 moniales, revue ANIMAN

Nos photos de Yachen Gar ICI


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4 thoughts on “Yachen Gar

  • Millou

    C’est ça l’aventure la vraie ! Heureusement que vous étiez à plusieurs car j’imagine que sur le coup tu dois commencer à légèrement baliser !

  • Alexandra

    Bonsoir

    Je ne reçois plus les alertes à chaque nouvel article…. J’en avais 2 de retard.

    Je viens de les dévorer. Même à des kilomètres on ressent (une infime partie) de vos émotions. Cela donne envie.

    Faites attention à vous et à très vite pour la suite.

    • Elise Post author

      Oui je ne comprends pas non plus les mails ne sont plus envoyés grrr. Je laisse Nico gérer la partie technique mais on ne sait pas d’où ça vient 🙁
      Yachen Gar à tellement été surréaliste, tant mieux si on arrive à vous le faire ressentir!
      Maintenant on descend dans le sud j’en ai marre d’avoir froid!

      À très vite, des bisous